Réflexions sur le passé, l'Histoire

La femme au coin de la rue

C'était un soir d'hiver où j'avais le cafard,
J'avais alors un peu plus de vingt-cinq ans,
Et ma petite amie venait juste de me quitter
Pour un autre garçon qui avait du fric ;
Avant de retrouver ma chambre de bonne,
Dans ce quartier bourgeois des Brotteaux,
J'avais fait un détour par la rue Saint-Jean,
Et à l'angle de la rue de la Bombarde,
Une femme déjà usée faisait le tapin ;
Elle m'avait dit : « Tu viens ? J'habite là. »
Je l'avais suivie pour oublier ma solitude.
Elle m'avait fait entrer dans un studio tout simple,
Et là, au lieu de me prier de me déshabiller,
Elle m'avait demandé si j'avais une petite faim ;
Nous partageâmes une grosse salade niçoise,
Arrosée d'un pot de Beaujolais d'une bonne année.
Elle m'avait parlé de sa vie de paumée, de son julot
Qui était parti l'année d'avant avec une jeunesse,
Elle faisait des passes pour manger et payer son loyer.
Je lui avais avoué aussitôt que je n'étais pas riche,
Je n'avais que cent francs dans mon portefeuille.
Elle me dit de les garder, qu'elle avait seulement
Besoin de parler avec un mec gentil dans mon genre ;
Elle me demanda de passer toute la nuit avec elle,
Elle n'était pas très belle, mais j'acceptai son offre.
Nous avions fait l'amour presque tendrement, sans vice,
Et je m'étais endormi à son côté jusqu'au petit matin.
Vers sept heures, j'étais debout et la remerciai pour tout,
Avant de me dépêcher à me rendre à mon travail.
C'est une drôle d'histoire, je le sais, presque incroyable
Mais je vous assure qu'elle est tout à fait authentique.

Anne Brunelle