Quelques nouvelles...

Une pauvre fille

Josette était une pauvre fille. Célibataire sans famille de trente-deux ans, enfant de la DASS, elle était un peu trop enveloppée pour être attirante, et son visage ingrat ne l'avait jamais fait remarquer des jeunes hommes du bourg, bien plus intéressés par les jolies petites nanas filiformes toujours vêtues à la dernière mode qui leur permettait de révéler une partie de leurs charmes capiteux.
     Josette, elle, ne savait même plus que la vie pouvait parfois être douce, ni que la jeunesse était une vraie chance qui pouvait aider à oublier bien des petites misères.
     Ce soir-là encore, elle avait bu plus que de raison pour tenter de chasser de sa mémoire l'image sordide de ces sales types qui, l'été précédent, s'étaient ignominieusement servis de son corps aux formes trop généreuses pour assouvir leurs désirs très bestiaux.
     Ces garçons-là, de pâles petits voyous, savaient bien que Josette n'était pas une fille très fûtée, qu'elle ne se défendrait même pas et n'aurait pas ensuite la force ni le courage d'aller les dénoncer à la police.
     Ils étaient grands et forts, et puis ils avaient toujours été trois à la tenir vigoureusement, pendant que le quatrième la violait sauvagement. Cela avait duré des heures, autant dire une éternité ; c'était à chacun son tour, brutalement, et ils l'avaient contrainte, sous la menace, à subir des actes odieux qui lui répugnaient. Elle avait été tellement honteuse, et s'était sentie souillée, réduite au rang d'un objet de plaisir.
     Elle les avait pourtant suppliés de la laisser en paix, leur jurant que nul n'en saurait rien, mais ils avaient alors ri stupidement, sans cesser de la harceler, et le plus vicieux des quatre agresseurs lui avait craché méchamment sur le visage pour bien lui montrer que, pour lui, elle n'était qu'une sale chienne, une chose inutile que l'on jette après s'en être servi.
     Depuis ce viol collectif qui avait été pour elle une vraie journée en enfer, Josette n'avait plus eu envie de rien. Elle ne rencontrait jamais personne en dehors de ses collègues de l'usine de soieries où elle travaillait dur, en équipe de 2x8 depuis l'âge de seize ans, et donc elle noyait de plus en plus souvent son chagrin dans l'alcool, surtout pendant les week-ends où la solitude, qui était son lot, était ressentie avec encore plus d'acuité.
     Elle souhaitait de temps en temps en finir enfin avec cette existence qui ne lui apportait rien que du malheur, ou alors elle envisageait de partir en ville pour aller y vendre ce corps que ses tortionnaires avaient sali et meurtri à tout jamais, mais elle avait peur de tout et n'ignorait pas qu'elle ne ferait jamais cela, qu'elle était trop lâche.
     Elle avait en tout cas perdu toute confiance en l'humanité et tout espoir de pouvoir un jour mener à nouveau une vie normale.

Anne Brunelle