Quelques nouvelles...

Sa voisine

Sa voisine n'avait que vingt ans, et lui il en avait le double. Il la saluait fort poliment quand il la croisait de temps à autre dans l'escalier, et la trouvait assez jolie.
     Elle s'appelait Gladys Miette ; il le savait parce que c'était écrit sur la porte d'entrée et sur sa boîte aux lettres. Il avait également appris par la concierge qu'elle était secrétaire médicale, et toujours célibataire.
     Comme il était encore vieux garçon, il espérait très bêtement qu'elle ferait attention à lui et l'inviterait peut-être un jour prochain à venir prendre le café ou le thé chez elle.
     Jamais personne ne venait la voir, il en était quasiment sûr, et il en avait déduit qu'elle n'avait sûrement pas d'amoureux ni de petit copain tout prêt à en faire office.
     Il s'était cependant rendu compte que tous les jeudis, Gladys ne rentrait pas le soir vers dix-huit heures, comme elle le faisait tous les autres jours, et qu'elle ne revenait pas non plus plus tard, afin de passer la nuit dans son appartement.
     Cela l'intriguait et l'inquiétait tout à la fois. Avait-elle donc, ce jour-là, un rendez-vous avec quelqu'un chez qui elle restait toute la nuit pour dormir ? Il se rassurait toutefois en se disant qu'elle allait sans doute tout bonnement rendre visite à ses parents ou bien à une amie très proche.
     Il était angoissé, parce que la solitude lui pesait et qu'il avait plusieurs fois essayé, sans succès, de séduire des femmes qu'il avait rencontrées par le biais d'une agence matrimoniale. Il était bien trop timide et complexé, trop replié sur lui-même, pour attirer une femme normalement constituée, et il n'était pas spécialement beau non plus. Ce manque d'un être à aimer lui devenait de plus en plus insupportable et, toutes les semaines, il allait voir une prostituée pour apaiser ses pulsions sexuelles.
     Cette fille-là, qui avait dépassé la quarantaine, était assez quelconque, et elle lui faisait payer assez cher une misérable passe qui ne dépassait que rarement le maigre quart d'heure nécessaire à ce qu'il montât dans sa piaule, située au quatrième étage sans ascenseur d'un immeuble vétuste, se dévêtît en toute hâte et se vautrât sur elle afin de se libérer en cinq minutes de son intolérable excitation ; elle ne lui disait que les mots vraiment indispensables et ne le gratifiait même pas d'un sourire commercial. Elle ne lui accordait, par ailleurs, que la classique position du missionnaire et ne l'aidait même pas à enfiler le traditionnel préservatif obligatoire.
     Un jeudi, en rentrant de son travail, il alla prendre son courrier et vit alors qu'une enveloppe dépassait de la boîte aux lettres de Gladys. Il prit garde à ce que personne ne descendît des étages à ce moment et extirpa l'enveloppe, qu'il mêla aux siennes avant de rentrer chez lui. Allait-il enfin en savoir un peu plus sur cette mystérieuse voisine qui l'affolait tellement ? Il grimpa quatre à quatre les escaliers et entra dans son deux-pièces, donnant aussitôt un tour de clé par mesure de sécurité.
     Il s'installa à sa table de cuisine et ouvrit l'enveloppe qui était destinée à Gladys.
     L'écriture était fine et régulière, plutôt artistique. « Ce doit être une écriture féminine », se dit-il. La signature le lui confirma : Myriam.
     Il se mit à lire cette lettre avec une sorte de fièvre malsaine. Myriam annonçait à Gladys qu'elles pourraient bientôt s'installer toutes les deux dans l'appartement qu'elle-même venait de louer dans le centre-ville, elle lui écrivait : « Jeudi, je te dirai tout ça. C'est une chance inespérée pour nous d'avoir trouvé un F3 à un prix aussi raisonnable ; nous y serons tellement bien et, enfin, nous pourrons vivre ensemble tous les jours. »
     Il commençait peu à peu à comprendre : ces deux jeunes femmes allaient habiter ensemble, donc Gladys ne serait plus sa voisine et il ne la verrait plus. Et puis il lut d'autres passages de la lettre qui ne laissaient plus planer le moindre doute : « Ma petite chérie, nous pourrons enfin nous aimer librement, toutes les nuits nous appartiendront. Je t'adore, mon ange, ma bien-aimée ! »
     Elles étaient amies de coeur, lesbiennes, en somme, c'était donc cela le secret de Gladys ! Il était juste un peu étonné de n'avoir jamais vu Myriam venir chez sa voisine. Mais il savait que la concierge avait une langue de vipère, et il pensa que Gladys avait du supplier Myriam de ne jamais se montrer chez elle pour ne pas faire trop d'histoires.
     Il regretta un peu d'avoir violé ainsi le courrier de sa voisine aussi lâchement, et essaya de recoller l'enveloppe tant bien que mal, avant de retourner la déposer dans la boîte aux lettres de Gladys.
     Celle-ci se poserait peut-être des questions en remarquant que sa lettre était bizarrement refermée, mais elle serait à cent lieues de le soupçonner, lui ; à la rigueur, elle imaginerait une indélicatesse d'un préposé de la Poste.
     Il se sentait tout de même assez mal dans sa peau et se saoûla avec un vieil Armagnac qui traînait dans le meuble-bar, avant de visionner un porno débile sur lequel il s'endormit comme une masse, moins d'une dizaine de minutes après le début d'un coït mécanique et lassant qui, d'ordinaire, l'amenait à se procurer un plaisir solitaire au rabais.

Anne Brunelle