Quelques nouvelles...

L'incident

Dans le couloir de l'hôpital régnait, ce jour-là comme d'habitude, une intense activité.
     D'après Liliane, une jeune aide-soignante blonde et bien en chair, qui travaillait en consultation dans le service d'endocrinologie, il semblait bien que quelque chose d'important et de mystérieux se fût déroulé ici, entre la fin du repas de midi, disons vers douze heures quarante, et quatorze heures sonnantes ; mais personne ne s'accordait vraiment sur le moment précis où cet incident bizarre, que l'on ne souhaitait pas divulguer, s'était passé. La pendule du service était d'ailleurs assez étrangement arrêtée depuis la veille, sans que personne ne s'en fût jamais inquiété, alors que tout le monde ou presque, il faut le savoir, la consultait habituellement au moins cinq ou six fois au cours de sa journée de travail ; pour ce qui était des bracelets-montres personnels des cinq agents du service, ils indiquaient chacun une heure complètement différente.
     Les médecins, éberlués, indécis, ne savaient pas exactement s'il fallait faire ou bien ne pas faire un rapport écrit sur cet événement rarissime, ni même s'il convenait d'en informer la direction économique de l'établissement hospitalier.
     Liliane m'avait confié timidement qu'elle-même était perplexe et qu'elle craignait surtout d'être durement interrogée par sa hiérarchie sur les raisons de sa présence anormale dans le couloir à l'heure supposée des faits, alors que son rôle était de rester assise derrière son guichet, bien calmement, dans l'attente de l'arrivée éventuelle des malades inscrits pour la consultation du jour, dont elle devait remplir les dossiers d'admission. Pourtant, Liliane avait une très bonne raison d'avoir quitté son poste, une envie pressante, tout à fait naturelle, qui l'obligeait à traverser la plus grande partie du long couloir pour se rendre aux toilettes du personnel, où elle espérait rencontrer sa copine Marie-Hélène pour papoter un peu et aussi en profiter pour se repoudrer le nez.
     Mais allez donc expliquer cette chose toute simple à des gens méfiants qui vous suspectent systématiquement de ne pas être étranger à quelque chose que l'on peut qualifier de peu ordinaire, parce que les gens les plus ordinaires ont toujours un réel besoin maladif de trouver un coupable à tout prix à une situation estimée extraordinaire.
     Liliane avait soudain éclaté en sanglots, mais je n'étais pas auprès d'elle pour la consoler ; elle avait du être rassurée par le psychologue de l'hôpital, un drôle de bonhomme, petit, chauve et sournois, qui passait justement dans le secteur à ce moment-là, par pur hasard.

Anne Brunelle