Scène ordinaire de la rue

La belle putain rousse va et vient à pas lents,
Tout le long du trottoir détrempé par la pluie ;
Elle a bien évidemment remarqué le manège curieux
De cette jeune femme qui l'observe discrètement
Depuis un petit moment déjà ; elle est plutôt agacée,
Elle croit deviner en elle une rivale potentielle,
Et la toise sans aménité, prête à lui bondir dessus
Au cas où elle oserait aguicher un des rares passants.
C'est à ce moment-là qu'une grosse automobile
Freine brusquement et stoppe à la hauteur de la putain,
Le conducteur baisse la vitre de sa portière,
Puis il parlemente avec elle pendant quelques instants ;
Elle monte rapidement à son côté, et la puissante voiture
Redémarre aussitôt en trombe en direction du centre-ville.
La jeune femme sait pertinemment, cela va de soi,
Ce que va faire cette impertinente fille de joie,
Elle ne va pas jusqu'à l'envier, mais c'est tout comme,
Parce qu'il lui était déjà arrivé, à elle aussi,
De suivre un petit béguin dans un parking souterrain,
L'un de ses amants était friand de ce genre de choses,
Trop impatient de se soulager furtivement en elle
Au lieu d'attendre sagement de la ramener à son domicile ;
La différence était qu'il n'était pas question d'argent
Entre eux, elle acceptait cela uniquement par désir,
En y trouvant sa part de plaisir à cause du risque encouru.
L'heure précédente, à la terrasse d'un café anglais,
Elle avait dévoilé ses jambes un peu grasses à un inconnu,
Mais il avait aussitôt chastement détourné les yeux ;
Peut-être n'était-il qu'un être sans fantasme, un asexuel ;
Pour elle qui se vantait de rendre les hommes fous,
Cela avait été une cruelle déception, presque un échec.

Anne Brunelle