Immobile est la mer

Immobile est la mer, si calme aujourd'hui,
Les enfants, muets et béats, la contemplent ;
Ne rêvent-ils pas de ces lointaines contrées,
Tout là-bas, tellement loin, sur l'autre rive,
Qu'ils aimeraient pourtant connaître un jour ?
Mais le bateau lui aussi est resté immobile,
Les enfants, incrédules, se demandent encore
S'il réussira jamais à s'éloigner au large ;
L'équipage semble ancré au port depuis bien longtemps,
Buvant sec et chahutant dans tous les bars louches,
Gueulant fort d'abominables chansons de corps de garde
Ou encore flirtant avec des jeunes femmes trop fardées
Dont certains leur assurent qu'elles sont de mauvaise vie.
Bientôt, leur père viendra charger la vieille Citroën,
Et toute la famille ira passer le mois de juillet
À la campagne, chez la vieille grand-mère Léonie,
Qui élève des poules pondeuses et quelques lapins ;
Maman s'énervera, comme toujours, bien évidemment,
Parce que sa belle-mère sera trop dure et exigeante,
Et qu'elle leur servira invariablement chaque soir
Des oeufs brouillés ou des petits-pois au lard.
Au prochain voyage, ils n'auront pas de surprise,
La mer sera toujours immobile, rien n'aura changé,
Les enfants ne rêveront peut-être plus aussi souvent,
- Mais ils auront toute la vie devant eux pour cela -
Ils s'ennuieront de plus en plus, en attendant le miracle.

Anne Brunelle

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