Une pluie opportune

Il tombait des hallebardes ce soir-là ;
Dans la rue, désoeuvré, je déambulais,
Le regard perdu parmi la foule anonyme
Qui sortait, frileuse, d'un snack-bar,
Quand soudain, très étonné, je l'aperçus.
Elle était pour moi une vieille connaissance,
Une fille fière que j'avais rencontrée
Au hasard de ma vie de militant pacifiste.
Elle n'avait pas de parapluie,
Et pas non plus un poil de sec ;
Je lui avais proposé illico
De profiter de mon vaste pébroque ;
L'air ravi, elle avait accepté, évidemment.
Sa longue chevelure brune dégoulinait
Le long de ses épaules dénudées,
Sa petite bouche peinte était entrouverte
Sur un sourire large comme une cicatrice,
Ses yeux verts étaient extrêmement clairs,
Sa poitrine semblable à la plaine de Waterloo.
Nous reprîmes la route tout de suite,
Un peu comme des amoureux pressés,
En nous fichant pas mal
De cette putain de flotte
Qui refusait obstinément de cesser.
Elle avait du temps libre, et moi aussi,
Je l'avais d'abord emmenée au ciné
Voir un quelconque et affligeant navet,
Et là, dans l'obscurité complice de la salle,
Je lui avais volé quelques baisers.
Elle ne s'était pas montrée farouche,
Et comme je savais bien me tenir,
Je voulus aussi lui faire plaisir ;
De mes doigts, je l'agaçai habilement,
Elle n'osa pas trop geindre ni gémir,
Quand, sous la jupe, j'atteignis
Le centre bouillant de son corps,
Mais elle paraissait plutôt apprécier,
Puis je l'entendis enfin murmurer,
Dans un soupir, ces jolis mots: « J'aime ! »
Il n'y avait donc plus aucun problème,
Nous étions d'accord pour finir la nuit ensemble,
Quelque part au creux d'un bon lit douillet,
Chez elle ou chez moi, peu nous importait,
Nous avions besoin d'oublier nos solitudes,
De réinventer le bonheur dans le plaisir,
Au moins pendant quelques brèves heures.

Anne Brunelle