Beauté fatale

M'étant aventuré ce soir-là dans un bar,
Tout près de la grand'place où coule une fontaine,
J'avais le coeur trop lourd, perdu dans un brouillard,
Et j'aurais aimé boire l'absinthe de Verlaine.

Je me sentais très seul dans ce bouiboui étrange
Où tenaient leur commerce quelques femmes vénales ;
L'une d'elles, au comptoir, avait tout l'air d'un ange,
Et ses yeux débordaient d'une beauté fatale.

Elle vint à ma table pour quémander du feu,
Je ne pus lui cacher mon certain vague à l'âme ;
Elle sut me convaincre, pour elle c'était un jeu,
Dans une chambrette miteuse, je suivis cette dame.

Me vautrant, bienheureux, dans un suave déshonneur,
Je fus vite consolé de ma trop grande peine,
Car la fille de joie avait vraiment bon coeur.
D'avoir croisé sa route, j'avais eu de la veine.

Anne Brunelle